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Genèse d'une crise de trop

category amérique centrale / caraïbes | la gauche | presse non anarchiste author Saturday December 04, 2010 06:39author by Patrick Elie Report this post to the editors

On aura beau ergoter sur la nécessité ou non d'annuler les élections du 28 novembre 2010, éplucher le pourcentage des bureaux de vote affectés par les désordres ou les fraudes, il restera irréfutable que le peuple haïtien a été une fois de plus trahi par sa “classe politique” et plus généralement par ses élites, économique, intellectuelle et politique.

L'irresponsabilité de la classe politique

On aura beau ergoter sur la nécessité ou non d'annuler les élections du 28 novembre 2010, éplucher le pourcentage des bureaux de vote affectés par les désordres ou les fraudes, il restera irréfutable que le peuple haïtien a été une fois de plus trahi par sa “classe politique” et plus généralement par ses élites, économique, intellectuelle et politique.

Nous n'avons pas le moindre mérite à ce diagnostic: dès 1893, Frederick Douglass dans son “Exposé sur Haïti” (Lecture on Haïti at the Haitian Pavillion) l'avait posé avec une extraordinaire lucidité enracinée dans son amour, voire sa dévotion pour notre pays. Bien plus tard, en choisissant “Les Comédiens” comme titre de son roman sur l'Haïti des années 1960, Graham Greene a fait preuve de la même capacité d'analyse de ce mal qui nous ronge et entretient misère, ignorance et désespérance. Nos dirigeants quels qu'ils soient, de quelle qu'élite qu'ils se réclament, jouent la comédie autant pour nous que pour eux-mêmes et surtout sans se rendre compte qu'ils évoluent dans une nation née d'une épopée et poursuivant depuis son destin dans une perpétuelle et poignante tragédie.

Une fois de plus cette soi-disant élite vient de récidiver et de briser notre coeur collectif, qui depuis au moins un quart de siècle ne bat que pour l'édification d'une démocratie véritable, et enfin haïtienne.

Dans un pays ravagé par un monstrueux séisme, une majorité de la classe politique n'a pas hésité pendant des mois à alimenter un climat de suspicion, de tension, voire de sédition; tentant de soulever la population des camps de sinistrés, lançant des appels au renversement du Chef de l'État, dressant des barricades de pneus enflammés dans une capitale redevenue extrêmement vulnérable aux incendies. Le peuple n'ayant pas répondu à leurs chants de sirènes, la plupart d'entre eux ont décidé à la hâte d'intégrer un processus électoral qu'ils n'avaient cessé de dénigrer. Le jour de l'inscription des candidatures à la Présidence, ils étaient nombreux, trop comme toujours, à se bousculer au portillon.

Ceux d'entre nous qui entretenaient encore quelques doutes sur le jugement de Douglass et de Graham Greene, les ont vu se dissiper ce dimanche, en même temps que se levait le rideau sur la scène du Karibe Convention Center. Le spectacle de ces politiciens supposément expérimentés, se rendant comme des moutons à la convocation d'un novice, puis exécutant comme autant de marionettes un scénario écrit par lui, avait quelque chose d'édifiant et de désespérant. Décidément, leurs “plômes, plômes, plômes” ne les qualifiaient nullement pour le rôle de femme ou d'homme d'État auquel ils prétendaient, et on a pu vérifier qu'un novice n'est pas forcément ingénu, celui-ci se révélant de plus en plus comme un fieffé réactionnaire.

Dès le lendemain, enfonçant le clou, certains d'entre eux n'hésitaient pas à se dédire, comme d'habitude, tout en croyant camoufler leur manque de principes, derrière des tours de passe-passe intellectuels ou sémantiques qui n'ont trompé personne. La forme toute particulière “d'intelligence” qu'ils ont exhibé est l'antithèse de celle dont notre pays a désespérément besoin chez ses dirigeants. A Washington, Paris et Ottawa, on doit bien rigoler et se frotter les mains: quel que soit le résultat final de ces élections nos tuteurs auront en main une pâte bien facile à modeler. Et on connaît déjà la composition du prochain gouvernement de notre pauvre république, elle sera celle du CIRH et nous aurons réussi un “grand bond en arrière” de presque 100 ans: retour à “l'âge d'or” de la souveraineté haïtienne: 1915-1934.

L'irréalisme du Conseil Électoral

Dès 2005, nous avions mis en garde contre la manière hâtive et irréfléchie dont l'Office National d'Identification avait été créé et la Carte d'Identification Nationale imposée. En outre, la confusion, probablement délibérée entretenue entre cette C.I.N. et la carte électorale nous paraissait dangereuse pour la démocratie. En effet, l'État haïtien ne pouvait prétendre rattraper en quelques mois, 200 ans de négligence sans nom en matière d'état civil. Ainsi, exiger la C.I.N. comme document exclusif pour exercer ce droit, revenait de fait à nier ce droit à une majorité de citoyens, en particulier les plus démunis.

Que les CEP ayant succédé à celui de 2005 aient persisté dans cette voie, nous parait ahurissant. Les sénatoriales partielles de 2008 avaient assez démontré la confusion et les frustrations que l'exigence de la CIN et les listes électorales entraînaient chez des électeurs dépourvus de la carte ou incapables de déchifrer les listes. On peut d'ailleurs se demander si les cadres intermédiaires de l'appareil électoral étaient eux-mêmes aptes à dresser correctement ces listes. Le choix (imposé par nos “amis” internationaux ?) de procédures et d'un système électoral inadaptés à notre réalité économique et sociale s'est révélé comme prévu désastreux et incohérent. En effet, la CIN établie sur la base de documents de fiabilité douteuse (Carte d'Identification Fiscale, extrait d'acte de naissance, passeport, permis de conduire, témoignage de 2 compatriotes), ne pouvait mieux valoir que les documents précités. D'ailleurs, peu après les élections de 2006, l'Office National d'Identification est entré en hibernation, laissant de nombreux citoyens et électeurs potentiels, désemparés. Il n'a été réanimé qu'à la veille de nouvelles consultations électorales, avec les ratés que tous ont constaté ou subi.

Le séisme du 12 janvier, avec son épouvantable bilan de décès, de destruction, de sinistrés ayant fui leurs lieux de résidence habituelle dans un désordre et une panique indescriptibles, imposaient une révision complète du calendrier électoral et des modalités du vote. Il fallait se donner le temps raisonable pour remettre en état l'appareil électoral lui-même, permettre aux électeurs de se rétablir des traumatismes les plus vivaces du séisme et aux candidats de mener une campagne sensée, apaisée. Il fallait également simplifier au maximum les procédures pour tenir compte du fait que notre capitale, ses environs et en vérité tout un pays déjà fragile venaient de subir l'équivalent d'un bombardement massif. Ces mesures, dictées par le plus simple bon sens, avaient été rendues légales par les lois sur l'État d'Urgence et sur le rétablissement de la durée constitutionnelle du mandat présidentiel. Elles ont été purement et simplement ignorées au nom d'une orthodoxie de mauvais aloi, et sans doute sous la pression d'une communauté internationale peu pressée de nous voir reprendre en main notre propre destin. Le CEP, sans doute fragilisé par les nombreuses accusations de partialité et de servilité dont l'abreuvait “la classe politique” a préféré se mettre à l'abri derrière les dates sacro-saintes du “dernier dimanche de novembre” et du “7 février”. Ce faisant, il a sacrifié ainsi l'intérêt de la démocratie sur l'autel du CNG de Namphy et Regala, dictature militaire en mal de légitimité et d'héritage historique après avoir reçu le pouvoir des mains d'un dictateur déchu.

Nos cris d'alarme, face à la confusion que l'approche choisie allait inmanquablement entraîner sont restés sans écho, tant auprès du Conseil, que de l'Exécutif, de plusieurs candidats à la Présidence et de directeurs d'opinion de la presse nationale.

Et bien: men li ! Les résultats décevants de la journée du 28 novembre 2010, sont moins le fait d'une volonté délibérée de truquer les élections au profit de l'un ou de l'autre, que d'une série de maladresses accumulées et d'un manque de courage politique et intellectuel.

Le rôle de la presse

La presse haïtienne a été baillonnée pendant le plus clair de notre histoire nationale et on ne compte plus les intellectuels et journalistes ayant payé de leur vie ou par l'exil leurs tentatives de partager leurs opinions et analyses avec leurs concitoyens ou simplement de leur exposer la vérité.

Suite à la longue lutte menée par la presse nationale aux côtés du peuple haïtien, le baboukèt a sauté et la parole été libérée. Il s'agit là d'une des plus importantes conquêtes du combat pour la démocratie et la liberté d'expression et celle de la presse en particulier doivent être défendues avec une détermination sans faille.

Il faut cependant souligner, que de même qu'un être humain longtemps affamé, a tendance à se goinfrer pendant ses premiers repas, au risque de sa propre santé, les citoyens de ce pays et sa presse apprennent encore à gérer raisonablement la liberté d'expression retrouvée. Et contrairement aux citoyens isolés, la presse représente un véritable pouvoir, dont le poids a été décuplé par la technologie. Tout droit étant contrebalancé par un devoir et tout pouvoir par une responsabilité, la liberté d'expression et le “4ème pouvoir” ne sauraient y faire exception.

Sans vouloir nous étendre aujourd’hui sur le sujet, notre presse reflète l'état général de notre société, autrement dit, elle n'est toujours pas à la hauteur de nos légitimes espérances. Elle jouit pleinement de son pouvoir mais reste viscéralement opposée à la moindre critique, qu'elle assimile à une menace à sa libertée. Elle revendique fièrement son indépendance face au pouvoir politique et ferme les yeux sur sa dépendance de plus en plus marquée face aux forces d'argent. Elle se montre assez frileuse quand il s'agit d'enquêter sur elle-même, ses faiblesses, ses fréquentes dérives partisanes et la concentration des médias en quelques mains puissantes. Enfin, suivant sur ce point une tendance mondiale, ses bulletins d'information se sont transformés en “show”, privilégiant le scoop, les scandales et le sensationalisme en général, confondant rumeurs et informations, négligeant les enquêtes suivies et sérieuses.

La presse nationale, qui se résume peu ou prou à la presse radiophonique, n'a pas peu contribué à l'installation d'un climat toxique au cours des mois qui ont précédé les élections du 28 novembre; notamment en tendant ses micros à des irresponsables proférant menaces et propos séditieux ou en organisant régulièrement des “débats” qui s'apparentent plutôt soit à des procès réglés d'avance, soit à de véritables batailles de chiffoniers où les insultes, injures et outrances de toutes sortes sont devenues la norme.

Et maintenant ?

Dans cette situation troublée, une seule certitude: l'horizon national n'est pas prêt de s'éclaircir, du moins pas à court terme. Notre leadership politique et nos “amis” internationaux ne nous offrent à vrai dire que 2 options pour nous enfoncer plus profondément dans la crise:

1) Le scrutin du 28 novembre n'est pas annulé et est suivi d'un second tour qui ne sera pas plus limpide et qui sera ou non précédé par des commotions socio-politiques orchestrées par les mauvais perdants et frustrés de tout acabit. Il en sortira un Chef d'État sans légitimité populaire, devant traîner les boulets d'un Législatif hostile et des dettes politiques impossibles à honorer sans brader l'intérêt collectif.

2) Le scrutin est annulé et s'ouvre une longue période de turbulence faite de “dialogue”, de sombres négociations et de turbulences publiques. Certains exigeront le départ immédiat du Chef de l'État, d'autres plus raisonables ou plus hypocrites, la refonte complète du CEP avant la tenue de nouvelles élections. Les uns et les autres travailleront de concert à tuer le temps et nos espoirs, jusqu'à la date butoir du 14 mai 2011 et à la formation d'un ènième gouvernement de transition. A en croire plusieurs des partisans les plus tonitruants de cette option, ce gouvernement “constitutionnel” devra garder le pouvoir absolu jusqu'à ce que le dernier habitant des camps aie été doté gratuitement d'une coquête maison, que tous les enfants du pays soient scolarisés gratis et que le choléra soit réexpédié au Népal. Au moins, un de nos leaders émergents est plus pondéré: Sweet ne propose lui qu'un simple retour 30 ans dans le passé, où comme chacun le sait la presse était libre, la misère agréable et la nation dirigée par “le jeune leader” que Papa Doc nous avait choisi.

Dans un cas comme dans l'autre, il nous faudra bien nous accommoder d'une nouvelle chute brutale de notre souveraineté et de plans de reconstruction ou de refondation, conçus par d'autres et exécutés évidemment à leur propre profit.

Il ne faut surtout pas confondre notre réalisme avec résignation ou pessimisme. En fait, nous gardons toute notre confiance dans le peuple haïtien, son invincible amour de la vie et sa créativité. La démocratie haïtienne deviendra une réalité, pourvu qu'elle soit édifiée sur de solides bases, c'est-à-dire une citoyenneté organisée et non plus limitée au vote périodique. Le bloc élémentaire de cette construction est la rue, le quartier, les habitations, les associations régionales, socio-professionnelles etc... Notre expérience, nos avancées comme nos échecs, nos réflexions ont fini par nous en convaincre: pas de démocratie possible sans un mouvement social organisé, responsable et puissant. Seul un tel mouvement peut tranformer les individus en citoyens et construire le pouvoir démocratique, quitte à ce que ce pouvoir soit géré au quotidien par un parti politique moderne en accord et en coopération avec le dit mouvement.

Il est temps pour nous de comprendre que l'édification de la démocratie est une course de fond, pas un sprint.

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