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La morale de la bonne entente : Travaille, Consomme pi Ferme ta gueule !

category amérique du nord / mexique | luttes en milieu de travail | débat author Monday July 09, 2012 04:22author by Blogue du Collectif Emma Goldman - Union Communiste Libertaire Report this post to the editors

À travers la production d’une gamme de plus en plus étendue d’objets de satisfaction, le système capitaliste a ainsi conçu une accommodation pacifique des conflits de classe. Les gens perçoivent que le travail devient moins exténuant, plus mental et mieux « compensé » en confort avec leur pick-up, spa, ski-doo et semaine à Cuba. Toutefois, croire cela, c’est justifier toutes les formes d’oppression et l’enfer vécu dans d’autres régions de la planète. Pour se perpétuer, le système capitaliste s’est transformé avec le temps, mais ses principales caractéristiques, l’appropriation privée de la plus-value et son accumulation par le grand capital, demeurent les mêmes.


La morale de la bonne entente : Travaille, Consomme pi Ferme ta gueule !


L’entente de principe de l’exécutif du Syndicat des Métallos d’Alma représente t’elle la libération que celui-ci laissait espérer aux lock-outé-e-s et « pour la région »? Une relecture du sociologue et philosophe de l’École de Francfort, Herbert Marcuse, amène des éléments de réflexion particulièrement intéressants sur la question.

Dans notre société d’abondance, l’obscénité est un concept moral qui trouve son application en dehors des champs de l’ordre établi. Par exemple, est considéré obscène des amoureux du même sexe qui s’embrassent sur les bancs publics, et non le discours d’un général militaire négligeant la mort de milliers de personne en « dommages collatéraux » ou le grand patron d’une entreprise se promenant en Mercedes après avoir licencié la moitié de ses employé-e-s pour « rentabiliser » la production.

Marcuse écrit : « La réaction normale à l’obscénité, c’est la honte, généralement interprétée comme la manifestation physiologique du sentiment de culpabilité dont s’accompagne la transgression d’un tabou. Mais les exhibitions obscènes de la société d’abondance ne provoquent d’habitude ni honte, ni sentiment de culpabilité, même si cette société enfreint certains des tabous moraux les plus importants de notre civilisation. (p.24) »

Pour Marcuse, les forces qui contestent radicalement cette société de consommation opposent par là-même une moralité nouvelle, voir une nouvelle sensibilité préparant à la liberté. Dans la société actuelle, le type de moralité dominant introjecte à l’humain une seconde nature et des besoins et aspirations particuliers le liant à la forme marchande sur un mode libidinal et agressif. L’insatisfaction de ce besoin devenu vital amène chez l’individu un disfonctionnement. Ce dernier est dépendant et s’oppose ainsi à tout changement qui risquerait d’interrompre son rapport de dépendance qui le détruit pourtant. Pour le système en place, ces besoins de seconde nature sont donc des éléments stabilisateurs et conservateurs, ces nouveaux instincts inculqués amenant l’individu à s’opposer à tout changement radical.

Ce ne sont pas tant les nouveaux instruments et gadgets de la science et de la technologie qui portent ces fonctions répressives. C’est leur insertion dans les lois marchandes du profit et dans une « quotidienneté » qui rend les individus esclaves de la réalisation du capital. La loi de l’offre et de la demande vient ériger cette harmonie entre les dominants et les dominé-e-s; les maîtres ayant créé les besoins chez les dominé-e-s qui, de ces marchandises, cherchent à se débarrasser des frustrations et de l’agressivité que ces rapports de domination génèrent.

Marcuse note : « La façon dont le capitalisme organisé a sublimé la frustration et l’agressivité primaire des individus, pour l’utiliser de manière productive dans la société, est sans précédent dans l’histoire : non que cette sublimation porte sur une quantité de violence extraordinaire, mais jamais elle n’a engendré une telle satisfaction, un tel contentement de son sort, jamais elle n’a si bien reproduit la « servitude volontaire ». (p.31-32) »

À travers la production d’une gamme de plus en plus étendue d’objets de satisfaction, le système capitaliste a ainsi conçu une accommodation pacifique des conflits de classe. Les gens perçoivent que le travail devient moins exténuant, plus mental et mieux « compensé » en confort avec leur pick-up, spa, ski-doo et semaine à Cuba. Toutefois, croire cela, c’est justifier toutes les formes d’oppression et l’enfer vécu dans d’autres régions de la planète. Pour se perpétuer, le système capitaliste s’est transformé avec le temps, mais ses principales caractéristiques, l’appropriation privée de la plus-value et son accumulation par le grand capital, demeurent les mêmes.

Dans cette transformation du capitalisme, la classe ouvrière et les syndicats se sont trouvés de plus en plus intégrés au système ce qui, au-delà de la lutte économique pour l’amélioration des conditions de travail (intérêt immédiat), les a amené à perdre de vue le combat politique (intérêt réel), la « lutte des classes » qui devrait remettre en cause l’existence de ce système de domination en vue de l’abolir, pour que les humains puissent déterminer leur propre existence via, notamment, l’expropriation sous contrôle des collectivités des moyens de production. Cela fait peu de sens pour vous? Rappelez-vous bien que c’était le but des premiers syndicats à faire leur apparition, même ici au Québec, avec les Chevaliers du Travail fondé en 1882. Les syndicats n’ont certainement pas été créés pour permettre la régulation d’un système créant de plus en plus d’inégalités pour la classe qu’ils tentaient d’organiser!

Les médias de masse ont également servi dans cette adaptation de la classe ouvrière à la politique et au marché de la bourgeoisie, étouffant sa conscience et son imaginaire de classe. Aujourd’hui, la classe ouvrière partage, en majorité, la culture consumériste des classes moyennes et leur rejet émotionnel des intellectuel-le-s non-conformistes, défendant le statu quo par besoin. Alors qu’objectivement la classe ouvrière demeure pour Marcuse un acteur historique incontournable pour la Révolution sociale, subjectivement elle est davantage devenue une force conservatrice et contre-révolutionnaire avec son propre « intérêt de propriétaire » face au système capitaliste. Autrement dit, tant que la classe ouvrière ressentira comme besoin de satisfaction sa consommation toujours croissante, elle alimentera son existence de servitude au sein des rapports de domination. Si au contraire elle souhaite faire rupture avec le continuum de répression, elle devra développer de nouveaux besoins et de nouvelles réactions instinctuelles pour se libérer des impératifs de l’exploitation et du rendement.

Il écrit à ce propos : « Les comportements concurrentiels, les distractions standardisées, les signes de prestige et de réussite sociale, les symboles d’une virilité factice, d’un charme de réclame, d’une beauté commerciale : en se prêtant à tout cela, l’individu perd jusqu’au désir, jusqu’à la possibilité organique d’une liberté qui ne serait plus fondée sur l’exploitation. (p.39) »

Mais l’être humain dispose d’une capacité d’adaptation extrême, qui permet aux contraintes sociales sur le comportement et la satisfaction de se perpétuer et de prendre toujours plus d’expansion de paire avec la forme marchande. C’est pourquoi, pour l’auteur, le changement social est inséparable du développement d’une nouvelle sensibilité radicale, de nouveaux besoins et de nouveaux comportements en rupture avec les rapports de domination et d’exploitation. Cette liberté ne pourrait être réalisée que par des hommes et femmes qui n’auraient plus honte d’eux-mêmes et d’elles-mêmes et qui vivraient sans remords, dans un processus de création et d’imagination incessant. Cette nouvelle sensibilité radicale, transformation qualitative de la vie, Marcuse l’observait très bien dans les événements de Mai 68 en France. Plus près de nous, dans ce que l’on reconnait maintenant comme « Printemps Érable », elle n’a certainement pas été absente d’une frange sympathique aux idées libertaires. Une question demeure : voulons-nous vraiment le dernier modèle de ski-doo au prix de centaines d’heures sacrifiées sur l’autel du Capital ou préférons-nous une vie libre et insoumise où nous n’aurons plus à faire les pantins 8 heures par jour pour espérer sublimer des frustrations et de l’agressivité primaire à travers le « bonheur » marchandisé?


Texte basé sur : Marcuse, Herbert. « Vers la libération », Éditions de Minuit, 1969, 169p.

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